Il fallait partir.

Il fallait partir.


Correspondance 01· September 23, 2026 · 3 min de lecture


Traverser des océans.

Rechercher la route des Indes.

Découvrir de nouveaux continents.
Marcher sur la Lune.


Le voyage nous a fait regarder toujours plus loin.


Mais pas seulement.


Darwin nous a obligés à regarder derrière nous.
Freud, à regarder en nous.


À chaque fois, le mouvement semble différent.


Mais il s’agit toujours de la même chose.


Perdre une ignorance.


Car avant de partir, nous pouvons encore croire.


Croire que nous savons qui nous sommes.
Comment nous réagirions devant la peur.
Ce dont les autres sont capables.
Ce que ferait la personne que nous aimons si nous disparaissions.


Puis l’événement arrive.


Nous partons.


Et les questions auxquelles l’imagination pouvait encore répondre reçoivent une réponse.


Réelle.


C’est ce que l’Odyssée d’Ulysse rapporte de plus précieux.


Il est parti avec des hommes qu’il connaissait.


Mais connaître quelqu’un dans un port n’est pas le connaître dans une tempête.


Il découvre leur intelligence. Leur peur. Leur violence. Leur fidélité. Leur capacité à céder, à résister, à trahir.


Il se découvre aussi. Parmi eux.


Puis il rentre.


Et le voyage accomplit son dernier mouvement.


Ulysse retrouve Ithaque.


Pénélope.
Télémaque.


Ceux qu’il connaissait avant de partir.


Qu’il ne peut plus connaître comme avant.


En son absence, leur fidélité n’était qu’une possibilité. Peut-être une confiance. Une espérance.


Il fallait l’absence pour qu’elle devienne une épreuve.


Il fallait le retour pour qu’elle devienne une connaissance.


C’est peut-être pour cela que revenir est une expérience si étrange.


On imagine que le contraire de partir est revenir.


Mais revenir n’annule rien.


Le lieu peut être le même.
La maison peut être la même.
Les personnes peuvent être les mêmes.


Celui qui franchit à nouveau une porte, celui qui retrouve celle qu’il aimait, lui sait quelque chose que celui qui était parti ignorait.



C’est ce que nous risquons lorsque nous aimons.


On parle de ce qu’une relation nous demande de sacrifier : liberté, habitudes, autres vies possibles.


Mais le sacrifice le plus profond n’est pas là.


On ne sacrifie pas quelque chose que l’on a. On sacrifie une position par rapport à ce que l’on ne sait pas encore.


Avant d’aimer quelqu’un, je peux imaginer qui je serai dans l’amour.


Je peux imaginer ma patience.

Ma jalousie.
Ma fidélité.
Mon courage.
Mes limites.


Je peux aussi imaginer l’autre.


Puis j’aime.


Et je sais.


Certains voyages nous font traverser le monde.


D’autres ne nécessitent même pas de quitter une pièce.


Tous nous retirent quelque chose que nous ne savions pas posséder :


La possibilité de ne pas savoir.



C’est peut-être le prix du voyage. Et celui de l’amour.


Ne pas pouvoir revenir à celui qui ne savait pas.



— Kevin

Traverser des océans.

Rechercher la route des Indes.

Découvrir de nouveaux continents.
Marcher sur la Lune.


Le voyage nous a fait regarder toujours plus loin.


Mais pas seulement.


Darwin nous a obligés à regarder derrière nous.
Freud, à regarder en nous.


À chaque fois, le mouvement semble différent.


Mais il s’agit toujours de la même chose.


Perdre une ignorance.


Car avant de partir, nous pouvons encore croire.


Croire que nous savons qui nous sommes.
Comment nous réagirions devant la peur.
Ce dont les autres sont capables.
Ce que ferait la personne que nous aimons si nous disparaissions.


Puis l’événement arrive.


Nous partons.


Et les questions auxquelles l’imagination pouvait encore répondre reçoivent une réponse.


Réelle.


C’est ce que l’Odyssée d’Ulysse rapporte de plus précieux.


Il est parti avec des hommes qu’il connaissait.


Mais connaître quelqu’un dans un port n’est pas le connaître dans une tempête.


Il découvre leur intelligence. Leur peur. Leur violence. Leur fidélité. Leur capacité à céder, à résister, à trahir.


Il se découvre aussi. Parmi eux.


Puis il rentre.


Et le voyage accomplit son dernier mouvement.


Ulysse retrouve Ithaque.


Pénélope.
Télémaque.


Ceux qu’il connaissait avant de partir.


Qu’il ne peut plus connaître comme avant.


En son absence, leur fidélité n’était qu’une possibilité. Peut-être une confiance. Une espérance.


Il fallait l’absence pour qu’elle devienne une épreuve.


Il fallait le retour pour qu’elle devienne une connaissance.


C’est peut-être pour cela que revenir est une expérience si étrange.


On imagine que le contraire de partir est revenir.


Mais revenir n’annule rien.


Le lieu peut être le même.
La maison peut être la même.
Les personnes peuvent être les mêmes.


Celui qui franchit à nouveau une porte, celui qui retrouve celle qu’il aimait, lui sait quelque chose que celui qui était parti ignorait.



C’est ce que nous risquons lorsque nous aimons.


On parle de ce qu’une relation nous demande de sacrifier : liberté, habitudes, autres vies possibles.


Mais le sacrifice le plus profond n’est pas là.


On ne sacrifie pas quelque chose que l’on a. On sacrifie une position par rapport à ce que l’on ne sait pas encore.


Avant d’aimer quelqu’un, je peux imaginer qui je serai dans l’amour.


Je peux imaginer ma patience.

Ma jalousie.
Ma fidélité.
Mon courage.
Mes limites.


Je peux aussi imaginer l’autre.


Puis j’aime.


Et je sais.


Certains voyages nous font traverser le monde.


D’autres ne nécessitent même pas de quitter une pièce.


Tous nous retirent quelque chose que nous ne savions pas posséder :


La possibilité de ne pas savoir.



C’est peut-être le prix du voyage. Et celui de l’amour.


Ne pas pouvoir revenir à celui qui ne savait pas.



— Kevin