Avant de savoir pourquoi.

Avant de savoir pourquoi.


#1 · Mai 30, 2026 · 4 min de lecture


En avril dernier, je déjeunais avec un ami à la terrasse d'une petite brasserie parisienne.


Avec Joseph, nous ne nous connaissions pas depuis longtemps, mais le courant était rapidement passé entre nous.


Ce jour-là, il m'a parlé de son travail.


De sa famille.


De ses responsabilités.


Puis il s'est arrêté.


Je sentais qu'il hésitait.


Qu'il tournait autour d'un sujet plus important.


Puis il m'a regardé et a fini par dire :


« J'ai 50 ans et j'ai l'impression de regarder le temps passer devant moi. »


Il a marqué une pause.


« Il y a toujours quelque chose à faire. Un email auquel répondre. Une réunion à organiser. Une urgence à gérer. Au bureau ou à la maison. Je n'ai jamais vraiment de temps pour moi. »


J'ai laissé un silence.


Puis je lui ai posé une question simple.


« Pourquoi ne t'accorderais-tu pas une heure par jour ? »


Une heure pour lire.


Pour écrire.


Pour marcher.


Pour faire quelque chose uniquement pour toi.


Il m'a regardé quelques secondes.


Puis il m'a répondu quelque chose auquel je repense encore aujourd'hui.


« Ça ne compte pas. »


« Comment ça, ça ne compte pas ? »


Il a hésité.


Puis il a souri.


« Lire. Écrire. Prendre du temps pour moi. J'ai l'impression que ça ne compte pas vraiment. »


Sa réponse m'est restée.


Non pas parce qu'elle m'avait surpris.


Mais parce qu'elle m'était familière.


J'ai entendu des dizaines de versions de cette phrase au fil des années.


Chez des dirigeants.


Chez des amis.


Chez des personnes brillantes et accomplies.


Et, si je suis honnête, chez moi aussi.


Nous vivons dans un monde qui sait parfaitement ce qui compte.


Les emails comptent.


Les réunions comptent.


Les échéances comptent.


Les factures comptent.


La productivité compte.


Mais lire pendant une heure ?


Écrire sans objectif précis ?


Marcher sans savoir où l'on va ?


Ces activités semblent souvent plus difficiles à défendre.


Comme si tout devait avoir une finalité avant de mériter notre attention.


Comme si chaque désir devait d'abord prouver son utilité.


Plus j'y réfléchis, plus je me demande si beaucoup d'entre nous ne s'autorisent à vouloir quelque chose qu'après lui avoir trouvé une raison valable.


Une raison pratique.


Productive.


Raisonnable.


Nous nous disons que nous écrirons si cela devient un livre.


Que nous courrons si cela devient un marathon.


Que nous voyagerons si cela sert notre carrière.


Que nous apprendrons si cela améliore nos perspectives.


Mais si le désir venait avant les raisons ?


Et si l'explication arrivait plus tard ?


Lorsque je regarde les expériences qui ont le plus marqué ma vie, elles ont rarement commencé par un plan.


Elles ont commencé par une curiosité.


Que se passerait-il si je prenais cet avion ?


Que se passerait-il si j'écrivais un livre ?


Que se passerait-il si je participais à une campagne politique ?


Que se passerait-il si je disais simplement oui ?


Certaines des décisions les plus importantes de ma vie ont commencé par des désirs que j'étais incapable de justifier.


À l'époque, aucun de ces choix n'était particulièrement utile.


Du moins pas selon la définition habituelle de l'utilité.


Ils ne résolvaient aucun problème immédiat.


Ils n'optimisaient rien.


Ils ne me rapprochaient d'aucun objectif clairement défini.


C'étaient simplement des questions dans lesquelles j'avais envie d'habiter.


Et pourtant, beaucoup des choses les plus importantes de ma vie sont nées de ces questions.


Non pas du fait de savoir.


Du fait d'explorer.


Je me demande parfois si nous ne sommes pas devenus mal à l'aise avec les questions.


Nous vivons entourés de réponses.


Les algorithmes nous disent quoi regarder.


Les experts nous disent quoi penser.


Les réseaux sociaux nous disent ce qui compte.


Tout le monde semble avoir une méthode.


Un système.


Un plan.


Très peu de personnes nous offrent encore un espace pour l'incertitude.


Et pourtant, lorsque je repense aux conversations qui ont changé ma vie, elles ne m'ont presque jamais apporté de réponses.


Elles m'ont offert autre chose.


De la reconnaissance.


Quelqu'un qui écoutait suffisamment longtemps pour qu'une question puisse enfin apparaître.


Quelqu'un qui aidait un désir à émerger avant qu'il n'ait appris à se justifier.


C'est peut-être pour cela que tant de personnes ont le sentiment d'être bloquées.


Non pas parce qu'elles manquent d'informations.


Mais parce qu'elles rencontrent rarement des espaces où leurs questions peuvent exister avant d'être évaluées.


Avant d'être optimisées.


Avant d'être transformées en objectif.


Aujourd'hui, je m'intéresse de moins en moins aux certitudes.


Ce qui m'intéresse, ce sont les questions qui refusent de partir.


Celles qui nous accompagnent pendant des années.


Celles qui façonnent nos vies bien avant que nous comprenions pourquoi.


Peut-être est-ce à cela que sert cette première heure que nous nous accordons.


Non pas à résoudre un problème.


Non pas à construire un plan.


Pas même à trouver une réponse.


Mais à créer un espace où un désir fragile peut enfin être entendu.


Parce qu'avant de devenir une décision, un projet ou une nouvelle direction, un désir a souvent besoin de quelque chose de beaucoup plus simple.


De reconnaissance.


De quelqu'un capable d'écouter sans juger, corriger ou optimiser.


Parfois, nous ne comprenons un désir qu'après avoir eu le courage de le suivre.


Alors j'ai une question pour vous.


Quelle est cette chose que vous avez envie de faire depuis longtemps, mais que vous continuez à repousser parce que vous ne parvenez pas à la justifier ?



Kevin GK