Le dernier mot.
Le dernier mot.
#10· Juillet 30, 2026 · 4 min de lecture
« Ça pourrait te retomber dessus. »
Dina referme la porte.
Je reconnais immédiatement son visage.
Celui des jours où quelque chose continue de nous suivre jusque chez nous.
Tous les soirs, nous nous racontons notre journée.
Ce soir, elle revient d’une soirée où je n’ai pas pu l’accompagner.
Elle pose son sac.
« Tu te rends compte de ce qu’ils m’ont dit, ces connards ? »
Je la regarde.
« Que je devrais m’excuser.
J’ai été hyper réglo.
Mais on me dit que je devrais assurer mes arrières.
Le pire, c’est que c’est les mêmes qui passaient leur temps à baver sur leur patron et qui m’expliquent maintenant que je devrais aller le voir.
Que le monde est petit.
Que ça pourrait me retomber dessus.
Que je devrais penser à la suite.
Qu’on sait jamais. »
Elle s’interrompt.
« J’avais le droit de démissionner, non ?
J’ai été pro jusqu’au bout, tu trouves pas ? »
« Aucun doute là-dessus. »
Cette conversation, je l’ai déjà entendue.
Chez des amis.
Au travail.
À des dîners.
À chaque fois que quelqu’un décide de quitter un métier.
À chaque fois que quelqu’un change de ville.
À chaque fois que quelqu’un quitte une relation.
À chaque fois que quelqu’un abandonne une vie qui, de l’extérieur, semblait parfaite.
Toujours les mêmes mots.
Tu es sûr ?
Réfléchis bien.
Tu vas le regretter.
Fais attention.
Comme si le plus grand danger n’était jamais de rester.
Toujours de partir.
Nous sortons sur le balcon.
La ville est silencieuse.
Au loin, une voiture démarre.
Je lui allume une cigarette.
Elle tire une bouffée.
Puis elle me la tend.
Je la regarde.
« Tu sais… »
Elle attend.
« J’ai l’impression qu’ils ne parlent pas vraiment de toi. »
Elle ne répond pas.
Je reprends une bouffée.
« Ils parlent d’eux.
En tout cas, c’est ce que j’entends. »
Le silence revient.
Puis je reprends.
« C’est étrange…
On n’entend jamais ces phrases quand quelqu’un fait quelque chose qui ne compte pas vraiment. »
Elle tourne la tête vers moi.
« Elles arrivent toujours au même moment.
Le jour où quelque chose commence à compter.
Une personne.
Un métier.
Une idée.
Peu importe. »
Je laisse passer quelques secondes.
« C’est peut-être pour ça qu’elles font autant de bruit.
Comme si la peur sentait qu’elle n’aurait bientôt plus le dernier mot. »
À force de les entendre, on finit parfois par croire que ces voix sont les nôtres.
Alors on hésite.
On négocie.
On attend encore un peu.
Comme si le vrai danger était de partir.
Alors qu’au fond, ce qui nous effraie, c’est ce qu’il faudra laisser derrière nous.
Nos certitudes.
Notre personnage.
L’idée que cette vie-là devait être la bonne.
Il y a des vies qui ne s’effondrent jamais.
Elles se figent.
On imagine souvent que le contraire du courage est la peur.
Je me demande parfois si ce n’est pas l’immobilité.
Elle écrase la cigarette.
Dina reste silencieuse.
Puis elle me regarde.
« Tu crois que j’ai raison ? »
Je la regarde à mon tour.
« Je crois qu’on a tous un peu peur. »
Elle ne dit rien.
« Mais je suis certain que chez toi, ce n’est plus elle qui décide. »
Elle pose sa tête sur mon épaule.
Puis, presque en chuchotant :
« Alors je vais continuer. »
— Kevin
« Ça pourrait te retomber dessus. »
Dina referme la porte.
Je reconnais immédiatement son visage.
Celui des jours où quelque chose continue de nous suivre jusque chez nous.
Tous les soirs, nous nous racontons notre journée.
Ce soir, elle revient d’une soirée où je n’ai pas pu l’accompagner.
Elle pose son sac.
« Tu te rends compte de ce qu’ils m’ont dit, ces connards ? »
Je la regarde.
« Que je devrais m’excuser.
J’ai été hyper réglo.
Mais on me dit que je devrais assurer mes arrières.
Le pire, c’est que c’est les mêmes qui passaient leur temps à baver sur leur patron et qui m’expliquent maintenant que je devrais aller le voir.
Que le monde est petit.
Que ça pourrait me retomber dessus.
Que je devrais penser à la suite.
Qu’on sait jamais. »
Elle s’interrompt.
« J’avais le droit de démissionner, non ?
J’ai été pro jusqu’au bout, tu trouves pas ? »
« Aucun doute là-dessus. »
Cette conversation, je l’ai déjà entendue.
Chez des amis.
Au travail.
À des dîners.
À chaque fois que quelqu’un décide de quitter un métier.
À chaque fois que quelqu’un change de ville.
À chaque fois que quelqu’un quitte une relation.
À chaque fois que quelqu’un abandonne une vie qui, de l’extérieur, semblait parfaite.
Toujours les mêmes mots.
Tu es sûr ?
Réfléchis bien.
Tu vas le regretter.
Fais attention.
Comme si le plus grand danger n’était jamais de rester.
Toujours de partir.
Nous sortons sur le balcon.
La ville est silencieuse.
Au loin, une voiture démarre.
Je lui allume une cigarette.
Elle tire une bouffée.
Puis elle me la tend.
Je la regarde.
« Tu sais… »
Elle attend.
« J’ai l’impression qu’ils ne parlent pas vraiment de toi. »
Elle ne répond pas.
Je reprends une bouffée.
« Ils parlent d’eux.
En tout cas, c’est ce que j’entends. »
Le silence revient.
Puis je reprends.
« C’est étrange…
On n’entend jamais ces phrases quand quelqu’un fait quelque chose qui ne compte pas vraiment. »
Elle tourne la tête vers moi.
« Elles arrivent toujours au même moment.
Le jour où quelque chose commence à compter.
Une personne.
Un métier.
Une idée.
Peu importe. »
Je laisse passer quelques secondes.
« C’est peut-être pour ça qu’elles font autant de bruit.
Comme si la peur sentait qu’elle n’aurait bientôt plus le dernier mot. »
À force de les entendre, on finit parfois par croire que ces voix sont les nôtres.
Alors on hésite.
On négocie.
On attend encore un peu.
Comme si le vrai danger était de partir.
Alors qu’au fond, ce qui nous effraie, c’est ce qu’il faudra laisser derrière nous.
Nos certitudes.
Notre personnage.
L’idée que cette vie-là devait être la bonne.
Il y a des vies qui ne s’effondrent jamais.
Elles se figent.
On imagine souvent que le contraire du courage est la peur.
Je me demande parfois si ce n’est pas l’immobilité.
Elle écrase la cigarette.
Dina reste silencieuse.
Puis elle me regarde.
« Tu crois que j’ai raison ? »
Je la regarde à mon tour.
« Je crois qu’on a tous un peu peur. »
Elle ne dit rien.
« Mais je suis certain que chez toi, ce n’est plus elle qui décide. »
Elle pose sa tête sur mon épaule.
Puis, presque en chuchotant :
« Alors je vais continuer. »
— Kevin