Je suis inquiet.
Je suis inquiet.
Essai #13· September 5, 2026 · 4 min de lecture
« Tu me raconteras. »
Nos journées et nos lectures. Le théâtre et nos rencontres. Nos doutes, nos hésitations, ou nos joies. Ou même ce qu’on mange à midi.
Se raconter.
Avec Dina, nous nous racontons.
Nous traduisons la vie dans nos mots.
Pour délier la vie.
La dérouler.
La rassembler.
Y faire participer l’autre quand il n’y est pas.
En hébreu, le mot davar signifie à la fois « mot » et « chose ».
Parler, c’est donner un bout de soi.
Le détacher, le faire passer d’un endroit à un autre.
Quelque chose qui voyage de moi à toi.
De toi à moi.
Un mot comme une balle qu’on se renvoie.
Un jeu.
Entre nous.
Et puis rien.
Je n’arrivais plus à parler.
Dire que je prenais l’avion. Que j’avais eu un refus. Où j’étais allé. Qui j’avais rencontré.
Rien.
Plus j’avais de choses à raconter, moins je les racontais.
Pas pour cacher.
Pas pour dissimuler.
Au contraire, tout se télescopait.
Mais rien ne se disait.
Carambolage.
Jusqu’à cet après-midi. Nous sommes assis sur un banc, le long du Pier 57.
En face, le soleil se couche sur Jersey City, le ciel rose se fond dans l’Hudson.
Nous parlons peu.
Sans nous toucher.
Et puis c’est sorti.
« Je suis inquiet. »
Inquiet.
C’était le mot qui manquait.
Celui que je n’avais pas tenté, osé, avoué.
Celui que je n’avais pas trouvé.
Pas celui que je refusais de dire.
Car se taire suppose de savoir ce que l’on tait.
Moi, je ne le savais pas.
Il se taisait pour moi.
Se terrait.
Se cachait.
En moi.
J’avais pourtant les faits.
L’avion. Le refus. Les gens. Les endroits.
Mais les faits ne disent presque rien sans l’endroit depuis lequel on les raconte.
J’avais les faits mais je n’avais plus l’endroit, en moi, d’où ils se racontaient.
« Je suis inquiet » n’était pas une information supplémentaire.
C’étaient mes coordonnées.
Parler, ce n’est peut-être pas raconter le sujet.
C’est se dire.
Tracer encore et encore la trajectoire de nos mots, leurs courbes, de moi vers elle, d’elle vers moi.
C’est ce que nous cherchons lorsque nous parlons.
Pas seulement les mots qui racontent ce qui s’est passé.
Mais ceux qui ouvrent l’endroit depuis lequel nous l’avons vécu.
Inquiet.
Le mot était là.
Et puis tout a recommencé. Tout a continué.
« Les hommes ne disent pas qu’ils sont inquiets », m’a dit Dina.
« Moi, je m’en fous de le dire. Le problème, c’est de le savoir. »
Lui dire, c’est lui donner mes coordonnées.
Pour qu’elle puisse aussi m’aider à m’y retrouver.
Il y a des mots difficiles à prononcer.
Et d’autres difficiles à trouver.
Les seconds sont peut-être les plus silencieux.
Ils agissent avant d’exister.
Ils changent notre manière de parler, de regarder, parfois de toucher l’autre.
Puis le mot arrive.
Sésame, ouvre-toi.
On pense souvent que nous choisissons les mots pour raconter ce que nous ressentons.
Mais souvent, c’est en les prononçant que nous découvrons ce que nous ressentions.
L’avion n’avait pas changé.
Le refus non plus.
Moi, je m’étais déplacé.
J’avais trouvé le mot.
Je lui avais donné et elle l’avait reçu.
Une relation se construit aux deux extrémités d’un fil.
Depuis quelques jours, le nôtre s’était distendu.
Nous étions toujours là, chacun de notre côté. Mais nous nous sentions moins.
Devant Jersey, à « inquiet », le fil s’est tendu.
Et il a recommencé à vibrer. Comme un diapason qui venait de se réaccorder.
Elle a alors posé sa main sur la mienne.
La main après les mots.
Comme si le corps avait attendu qu’ils fassent le chemin.
Un peu plus tard, Dina m’a dit :
« Toi et moi, on ne sera jamais à court de conversation. »
Pas parce que nous aurons toujours quelque chose à nous dire.
Mais parce que nous continuons de chercher.
Parmi tout ce qui nous arrive.
Parmi tous les mots disponibles.
Celui qui compte.
Pour celle qui compte.
Celle en face, à l’autre bout du fil.
— Kevin
« Tu me raconteras. »
Nos journées et nos lectures. Le théâtre et nos rencontres. Nos doutes, nos hésitations, ou nos joies. Ou même ce qu’on mange à midi.
Se raconter.
Avec Dina, nous nous racontons.
Nous traduisons la vie dans nos mots.
Pour délier la vie.
La dérouler.
La rassembler.
Y faire participer l’autre quand il n’y est pas.
En hébreu, le mot davar signifie à la fois « mot » et « chose ».
Parler, c’est donner un bout de soi.
Le détacher, le faire passer d’un endroit à un autre.
Quelque chose qui voyage de moi à toi.
De toi à moi.
Un mot comme une balle qu’on se renvoie.
Un jeu.
Entre nous.
Et puis rien.
Je n’arrivais plus à parler.
Dire que je prenais l’avion. Que j’avais eu un refus. Où j’étais allé. Qui j’avais rencontré.
Rien.
Plus j’avais de choses à raconter, moins je les racontais.
Pas pour cacher.
Pas pour dissimuler.
Au contraire, tout se télescopait.
Mais rien ne se disait.
Carambolage.
Jusqu’à cet après-midi. Nous sommes assis sur un banc, le long du Pier 57.
En face, le soleil se couche sur Jersey City, le ciel rose se fond dans l’Hudson.
Nous parlons peu.
Sans nous toucher.
Et puis c’est sorti.
« Je suis inquiet. »
Inquiet.
C’était le mot qui manquait.
Celui que je n’avais pas tenté, osé, avoué.
Celui que je n’avais pas trouvé.
Pas celui que je refusais de dire.
Car se taire suppose de savoir ce que l’on tait.
Moi, je ne le savais pas.
Il se taisait pour moi.
Se terrait.
Se cachait.
En moi.
J’avais pourtant les faits.
L’avion. Le refus. Les gens. Les endroits.
Mais les faits ne disent presque rien sans l’endroit depuis lequel on les raconte.
J’avais les faits mais je n’avais plus l’endroit, en moi, d’où ils se racontaient.
« Je suis inquiet » n’était pas une information supplémentaire.
C’étaient mes coordonnées.
Parler, ce n’est peut-être pas raconter le sujet.
C’est se dire.
Tracer encore et encore la trajectoire de nos mots, leurs courbes, de moi vers elle, d’elle vers moi.
C’est ce que nous cherchons lorsque nous parlons.
Pas seulement les mots qui racontent ce qui s’est passé.
Mais ceux qui ouvrent l’endroit depuis lequel nous l’avons vécu.
Inquiet.
Le mot était là.
Et puis tout a recommencé. Tout a continué.
« Les hommes ne disent pas qu’ils sont inquiets », m’a dit Dina.
« Moi, je m’en fous de le dire. Le problème, c’est de le savoir. »
Lui dire, c’est lui donner mes coordonnées.
Pour qu’elle puisse aussi m’aider à m’y retrouver.
Il y a des mots difficiles à prononcer.
Et d’autres difficiles à trouver.
Les seconds sont peut-être les plus silencieux.
Ils agissent avant d’exister.
Ils changent notre manière de parler, de regarder, parfois de toucher l’autre.
Puis le mot arrive.
Sésame, ouvre-toi.
On pense souvent que nous choisissons les mots pour raconter ce que nous ressentons.
Mais souvent, c’est en les prononçant que nous découvrons ce que nous ressentions.
L’avion n’avait pas changé.
Le refus non plus.
Moi, je m’étais déplacé.
J’avais trouvé le mot.
Je lui avais donné et elle l’avait reçu.
Une relation se construit aux deux extrémités d’un fil.
Depuis quelques jours, le nôtre s’était distendu.
Nous étions toujours là, chacun de notre côté. Mais nous nous sentions moins.
Devant Jersey, à « inquiet », le fil s’est tendu.
Et il a recommencé à vibrer. Comme un diapason qui venait de se réaccorder.
Elle a alors posé sa main sur la mienne.
La main après les mots.
Comme si le corps avait attendu qu’ils fassent le chemin.
Un peu plus tard, Dina m’a dit :
« Toi et moi, on ne sera jamais à court de conversation. »
Pas parce que nous aurons toujours quelque chose à nous dire.
Mais parce que nous continuons de chercher.
Parmi tout ce qui nous arrive.
Parmi tous les mots disponibles.
Celui qui compte.
Pour celle qui compte.
Celle en face, à l’autre bout du fil.
— Kevin