Il manque le passage.
Il manque le passage.
Essai #14· September 18, 2026 · 6 min de lecture
Je suis au MoMA, devant un Rothko.
Quelques mètres plus loin, Pollock.
Je regarde les tableaux.
Puis les cartels.
Un nom.
Une date.
Un mouvement.
Une origine.
Tout est vrai.
Mais aucune de ces informations ne constitue le tableau.
Je peux expliquer Rothko.
L’émigration.
New York.
L’expressionnisme abstrait.
L’après-guerre.
Je peux expliquer Pollock.
L’Amérique.
L’action painting.
Le geste.
La rupture avec la figuration.
Je peux tout expliquer.
Et pourtant, devant leurs tableaux, toutes ces explications échouent au même endroit.
La toile.
Elle est toujours là.
Irréductible.
Nous avons besoin des catégories.
Sans elles, le monde serait illisible.
Nous classons les époques, les mouvements, les religions, les nationalités.
Nous prenons quelque chose d’infiniment complexe et nous lui donnons un nom suffisamment petit pour pouvoir le manipuler.
C’est pratique.
C’est même indispensable.
Le problème commence lorsque nous oublions que la catégorie n’est pas la chose.
Au MoMA, quelque chose me frappe chez Rothko et Pollock.
Ils se sont débarrassés du symbole.
Pas de Christ.
Pas de drapeau.
Pas de bataille.
Pas de personnage auquel s’accrocher.
Ni de formes familières sur lesquelles l'œil pourrait s’appuyer.
Chez Rothko, des surfaces.
Des couleurs.
Des masses qui semblent flotter.
Chez Pollock, de la peinture projetée, coulée, jetée.
Plus rien à reconnaître.
Et pourtant, leur histoire n’a pas disparu.
Elle est partout.
L’époque est là.
La violence est là.
L’Amérique est là.
L’Europe est là.
Chez Rothko, l’exil est là.
La Shoah est là.
Mais rien ne vient me dire où regarder.
Ils n’ont pas effacé leurs appartenances.
Ils ont refusé de leur obéir.
On ne choisit pas d’où l’on vient.
On ne repeint pas son enfance.
On ne change pas son siècle.
On ne ressuscite pas ses morts.
Mais on peut décider de ce que tout cela va devenir en nous.
À cet instant, ce qui nous définissait change de place.
Cela devient une matière.
C’est peut-être pour cela que l’artisanat m’intéresse autant.
On le définit souvent par la main.
Je crois que c’est insuffisant.
La main n’est pas intéressante parce qu’elle possède cinq doigts.
Elle est intéressante parce qu’elle appartient à quelqu’un.
Deux potiers peuvent utiliser la même terre.
Deux peintres le même pigment.
Deux écrivains les mêmes mots.
La matière est reproductible.
Celui qu’elle traverse ne l’est pas.
L’artisan prend une matière qui existait avant lui.
Il ne la crée pas.
Il la reçoit.
Puis il la touche.
Il la travaille.
Il lui impose sa force, ses hésitations, son œil, ses erreurs, son expérience.
Et lorsqu’elle ressort de ses mains, elle porte quelque chose qu’elle ne portait pas avant.
Lui.
Je crois que nous fonctionnons de la même manière.
Nous recevons énormément avant même d’avoir décidé quoi que ce soit.
Un pays.
Une famille.
Une langue.
Un corps.
Une religion.
Une histoire.
Des morts que nous n’avons jamais connus.
Des guerres auxquelles nous n’avons pas participé.
Des chansons.
Des gestes.
Puis nous passons notre vie à transformer ce matériau.
À l’accepter.
Le combattre.
Le transmettre.
Le détourner.
Le réduire.
Pas l’appauvrir.
Faire exactement l’inverse.
Retirer jusqu’à trouver la forme la plus simple capable de contenir tout le reste.
Comme si, derrière l’accumulation de tout ce qui nous constitue, il existait un plus petit dénominateur.
Non pas ce que nous avons en commun avec les autres.
Ce qui reste de nous lorsqu’il n’y a plus rien à retirer.
C’est là que Rothko me revient.
Il n’avait pas besoin de peindre son histoire pour qu’elle traverse son œuvre.
Il n’avait pas besoin de la représenter.
Elle avait cessé d’être un sujet.
Elle était devenue sa matière.
Et lui avait repris la main dessus.
Je trouve cette distinction immense.
Parce qu’il existe une différence entre être constitué par quelque chose et être déterminé par cette chose.
Une reproduction parfaite d’un Rothko pourrait tromper mon œil.
Même taille.
Même matière.
Même couleur.
Chaque détail au même endroit.
Et pourtant, ce ne serait pas le même tableau.
Il manque le passage.
Le passage de cette matière par cet homme.
Il manque les hésitations.
Les décisions.
Le geste retenu puis accompli.
Tout ce qui aurait pu être autrement et qui, une fois seulement, a été ainsi.
Une reproduction peut reproduire le résultat.
Elle ne peut pas reproduire le chemin qui l’a produit.
Elle arrive au même endroit sans être passée par le même endroit.
C’est peut-être pour cela qu’elle peut être identique sans jamais être la même.
L’unicité n’est peut-être pas ce qui ne ressemble à rien d’autre.
C’est ce qui ne peut pas recommencer.
Je regarde encore ces tableaux.
Et je comprends peut-être ce qui m’arrête devant eux.
Ces artistes n’ont pas réussi à devenir indépendants de ce qui les constituait.
Ils ont fait mieux.
Ils en sont devenus les auteurs.
Nous passons beaucoup de temps à nous demander ce qui nous définit.
La question m’intéresse de moins en moins.
Je préfère celle-ci :
Qu’allons-nous faire de ce qui nous a été donné ?
Parce qu’au fond, nous ne choisissons pas la matière.
Mais nous pouvons encore choisir la forme.
— Kevin
Je suis au MoMA, devant un Rothko.
Quelques mètres plus loin, Pollock.
Je regarde les tableaux.
Puis les cartels.
Un nom.
Une date.
Un mouvement.
Une origine.
Tout est vrai.
Mais aucune de ces informations ne constitue le tableau.
Je peux expliquer Rothko.
L’émigration.
New York.
L’expressionnisme abstrait.
L’après-guerre.
Je peux expliquer Pollock.
L’Amérique.
L’action painting.
Le geste.
La rupture avec la figuration.
Je peux tout expliquer.
Et pourtant, devant leurs tableaux, toutes ces explications échouent au même endroit.
La toile.
Elle est toujours là.
Irréductible.
Nous avons besoin des catégories.
Sans elles, le monde serait illisible.
Nous classons les époques, les mouvements, les religions, les nationalités.
Nous prenons quelque chose d’infiniment complexe et nous lui donnons un nom suffisamment petit pour pouvoir le manipuler.
C’est pratique.
C’est même indispensable.
Le problème commence lorsque nous oublions que la catégorie n’est pas la chose.
Au MoMA, quelque chose me frappe chez Rothko et Pollock.
Ils se sont débarrassés du symbole.
Pas de Christ.
Pas de drapeau.
Pas de bataille.
Pas de personnage auquel s’accrocher.
Ni de formes familières sur lesquelles l'œil pourrait s’appuyer.
Chez Rothko, des surfaces.
Des couleurs.
Des masses qui semblent flotter.
Chez Pollock, de la peinture projetée, coulée, jetée.
Plus rien à reconnaître.
Et pourtant, leur histoire n’a pas disparu.
Elle est partout.
L’époque est là.
La violence est là.
L’Amérique est là.
L’Europe est là.
Chez Rothko, l’exil est là.
La Shoah est là.
Mais rien ne vient me dire où regarder.
Ils n’ont pas effacé leurs appartenances.
Ils ont refusé de leur obéir.
On ne choisit pas d’où l’on vient.
On ne repeint pas son enfance.
On ne change pas son siècle.
On ne ressuscite pas ses morts.
Mais on peut décider de ce que tout cela va devenir en nous.
À cet instant, ce qui nous définissait change de place.
Cela devient une matière.
C’est peut-être pour cela que l’artisanat m’intéresse autant.
On le définit souvent par la main.
Je crois que c’est insuffisant.
La main n’est pas intéressante parce qu’elle possède cinq doigts.
Elle est intéressante parce qu’elle appartient à quelqu’un.
Deux potiers peuvent utiliser la même terre.
Deux peintres le même pigment.
Deux écrivains les mêmes mots.
La matière est reproductible.
Celui qu’elle traverse ne l’est pas.
L’artisan prend une matière qui existait avant lui.
Il ne la crée pas.
Il la reçoit.
Puis il la touche.
Il la travaille.
Il lui impose sa force, ses hésitations, son œil, ses erreurs, son expérience.
Et lorsqu’elle ressort de ses mains, elle porte quelque chose qu’elle ne portait pas avant.
Lui.
Je crois que nous fonctionnons de la même manière.
Nous recevons énormément avant même d’avoir décidé quoi que ce soit.
Un pays.
Une famille.
Une langue.
Un corps.
Une religion.
Une histoire.
Des morts que nous n’avons jamais connus.
Des guerres auxquelles nous n’avons pas participé.
Des chansons.
Des gestes.
Puis nous passons notre vie à transformer ce matériau.
À l’accepter.
Le combattre.
Le transmettre.
Le détourner.
Le réduire.
Pas l’appauvrir.
Faire exactement l’inverse.
Retirer jusqu’à trouver la forme la plus simple capable de contenir tout le reste.
Comme si, derrière l’accumulation de tout ce qui nous constitue, il existait un plus petit dénominateur.
Non pas ce que nous avons en commun avec les autres.
Ce qui reste de nous lorsqu’il n’y a plus rien à retirer.
C’est là que Rothko me revient.
Il n’avait pas besoin de peindre son histoire pour qu’elle traverse son œuvre.
Il n’avait pas besoin de la représenter.
Elle avait cessé d’être un sujet.
Elle était devenue sa matière.
Et lui avait repris la main dessus.
Je trouve cette distinction immense.
Parce qu’il existe une différence entre être constitué par quelque chose et être déterminé par cette chose.
Une reproduction parfaite d’un Rothko pourrait tromper mon œil.
Même taille.
Même matière.
Même couleur.
Chaque détail au même endroit.
Et pourtant, ce ne serait pas le même tableau.
Il manque le passage.
Le passage de cette matière par cet homme.
Il manque les hésitations.
Les décisions.
Le geste retenu puis accompli.
Tout ce qui aurait pu être autrement et qui, une fois seulement, a été ainsi.
Une reproduction peut reproduire le résultat.
Elle ne peut pas reproduire le chemin qui l’a produit.
Elle arrive au même endroit sans être passée par le même endroit.
C’est peut-être pour cela qu’elle peut être identique sans jamais être la même.
L’unicité n’est peut-être pas ce qui ne ressemble à rien d’autre.
C’est ce qui ne peut pas recommencer.
Je regarde encore ces tableaux.
Et je comprends peut-être ce qui m’arrête devant eux.
Ces artistes n’ont pas réussi à devenir indépendants de ce qui les constituait.
Ils ont fait mieux.
Ils en sont devenus les auteurs.
Nous passons beaucoup de temps à nous demander ce qui nous définit.
La question m’intéresse de moins en moins.
Je préfère celle-ci :
Qu’allons-nous faire de ce qui nous a été donné ?
Parce qu’au fond, nous ne choisissons pas la matière.
Mais nous pouvons encore choisir la forme.
— Kevin